Il était une fois…

Depuis mon enfance dans la petite ville de Fria en Guinée, je baigne dans un milieu qu’on peut qualifier proche de la politique ou proche du pouvoir en place. La saga politique commence avec mes aïeux. Une saga que je vous relate ici-bas en plusieurs épisodes avec une pincée d’anecdotes et de confidences familiales.

Tout commence sous le régime de Sékou Touré, le père de l’indépendance guinéenne. Mes deux grands-pères ont servi sous son mandat et chacun à sa manière. Mon grand-père paternel était un militaire gradé de l’armée guinéenne alors que celui du côté maternel endossait sa cape de diplomate pour représenter le pays à l’étranger. Ces personnalités charismatiques n’étaient jamais d’accord sur le devenir de la Guinée. Il y avait toujours de l’acrimonie dans les débats. Toutefois, j’ai beaucoup appris en les écoutant et en discutant avec eux.

La suite de l’histoire se déroule en 1984 quand Lansana Conté, jeune lieutenant de l’armée guinéenne succède à Sékou Touré. Vous n’êtes pas sans savoir que le nouveau président avait un compagnon d’armes très fidèle, Kerfalla Camara. Ce dernier occupa plusieurs postes au sein du gouvernement Conté. Hasard ou simple coïncidence, il était l’époux de ma grand-tante, sœur aînée de ma mère. Lorsque je passais mes vacances chez mes cousines, à de rares fois j’ai pu apercevoir furtivement le président.

Dans la continuité, mon grand-oncle (frère aîné de ma mère) ignorant l’affolement de son père décida d’investir les réseaux diplomatiques. Comme carrière, il ambitionne de faire comme son paternel. Aujourd’hui, il cumule les postes dans la diplomatie en répétant mécaniquement le même schéma. Ne dit-on pas que la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre.

Tenez-vous bien ! La saga est loin d’être terminée. L’épisode qui suit marque un tournant décisif pour ma famille. En 1998, Lansana Conté se porte candidat à sa réélection. À peu près au même moment, mon père prit d’une soudaine fougue, se passionne de politique. Cet économiste de formation, chargé de relations publiques pour une entreprise minière devient du jour au lendemain politicien à ses heures. Après sa journée de travail, il ne rentrait pas directement à la maison. Non, il dépensait le peu d’énergie qui lui restait à tenter de faire élire le président. Mon père défendait les couleurs du Parti au pouvoir. Dans notre localité, il en était son secrétaire fédéral.

Après la réélection de Lansana Conté, l’engagement politique de mon père prit une nouvelle dimension. Il ne souhaitait plus faire élire. Désormais, c’était à son tour d’être élu. Fort de ses convictions, mon père brigua le poste de député à l’assemblée nationale. Malheureusement au terme d’un scrutin serré, son acolyte l’emporta de quelques voix.

Présidentielle en Guinée: les principaux candidats. Crédit Photo : RFI.

Vous l’aurez compris ! Je suis une enfant de la politique. D’où ma réticence à discuter de politique guinéenne sur les réseaux sociaux. On me le reproche souvent car cela est souvent perçu comme du désintérêt. Sauf que les gens se fourvoient, je m’intéresse de près à la politique guinéenne sans pour autant être encartée dans un parti. Cependant pour en parler, je prends beaucoup de précaution, je pèse et soupèse mes mots.

Pour vous dire, c’est mon père qui m’a initiée aux débats politiques. Chaque fois que c’était possible, nous regardions ensemble les émissions thématiques. C’est donc lui qui a contribué à façonner mon militantisme. Il m’a transmis l’enthousiasme de l’engagement. En revanche, la politique ne suscite pas chez moi la passion qu’elle inspire à mon père.

Pour la petite histoire, la première fois que j’ai glissé mon bulletin dans l’urne, Papa m’accompagnait. À l’époque, j’ignorais encore le fonctionnement de nos institutions et le programme des candidats. Je ne possédais aucun esprit critique et j’incarnais le vide abyssal en notion de droit et de lois citoyennes. Je n’avais même pas idée que mon vote pourrait apporter de vrais changements. Bref, j’étais totalement perdue en ressortant de l’isoloir mon pouce imbibé d’encre. Ne dit-on pas que le premier vote correspond toujours à celui de Papa et Maman.

Quant à mon premier meeting politique, Papa était aussi présent. Il organisait la campagne de réélection du président. Le rassemblement avait lieu au terrain de football local. Sous un soleil très ardent, une forêt de foule brandissant des posters à l’effigie du président scandait le nom de ce dernier. L’endroit bouillonnait et c’était très intimidant pour moi. Confortablement assise sur l’estrade près d’autres personnalités politiques de la ville, ce jour-là j’ai été abasourdie par le talent d’orateur de mon père, sa capacité à galvaniser et à entraîner la foule dans son sillage. La salve d’applaudissements qui jaillissait de cette marée humaine après son discours m’a confortée dans cette idée. Mon père avait trouvé sa passion.

En revanche, mon rapport à la politique changea après une rencontre qui regroupait tous les Partis politiques de la ville. À l’occasion, mon père était monté sur l’estrade et avait prononcé un discours partisan. Sa prise de parole fit des vagues au point d’exacerber les tensions avec l’opposition.

Plus tard sans la soirée, mon père reçut un coup de fil l’informant qu’un tas de gens se dirigeaient vers notre villa pour commettre l’irréparable. Je me souviens de cette nuit comme si c’était hier. Toute la famille s’était réfugiée chez un voisin à quelques pâtés de maisons. Après notre départ précipité, une foule en colère avait encerclé notre demeure. Fort heureusement, les gendarmes étaient arrivés à temps pour les empêcher de pénétrer la villa. Aucun dégât matériel n’était à constater le lendemain matin. Aujourd’hui, je vous narre tout ça l’air de rien, mais croyez-moi c’était angoissant.

Oublions cet incident ! Papa est persuadé que je ne suis pas exempte d’une carrière politique. Il m’a clairement fait comprendre que je n’y échapperai pas. Vous seriez surpris du nombre de fois où cela revient dans nos échanges. Je n’ai jamais trop su comment y mettre fin. Pour lui, on peut faire la politique autrement.

On peut faire de la politique en étant loin du palais présidentiel. 

Se lancer en politique ne signifie pas forcément vouloir diriger un pays. Ça tombe bien, je n’ai pas cette prétention. Pour vous dire, je refuse de m’imposer le carcan de « première femme » à se présenter aux élections présidentielles à l’instar des guinéennes Saran Daraba Camara en (2010) et Marie Madeleine Dioubaté  en (2015). L’épithète « première » me rebute quand il est employé pour désigner les ambitions des femmes.

On peut faire de la politique en étant loin de l’hémicycle.

La représentation ne garantit pas forcément la production de lois. Il est intelligent pour un pays d’avoir des femmes à l’assemblée comme mentionnée dans un précédent billet. En revanche, elles doivent sans cesse se battre pour être crédible et pour faire voter des lois.

« Être dans l’associatif, une autre forme de participation politique. »

En vérité, la politique n’est ni plus ni moins que l’ensemble des décisions qui organisent et améliorent positivement la vie des citoyens d’un pays, une région, une ville. Pour Papa, j’ai du tempérament pour changer scrupuleusement les choses. Curieusement, il n’a pas tort sur ma motivation à vouloir faire tout le bien possible, pour autant de gens possibles, par tous les moyens possibles aussi longtemps que possible.

Toutefois, s’il me faut mettre le pied à l’étrier, je n’en ferais pas une carrière mais une sorte de mission. Je ne dirais pas non s’il me faut être dans les pièces où les choses se trament, où les lois se décident, se signent pour être appliquées. Je dis bien « si ». Parce que pour l’instant, nos démocraties sont à déconstruire et reconstruire. Et le chantier est considérable.

Revenons à mon père !  Encore hier soir, il m’informait fièrement qu’il avait été désigné comme représentant de la communauté Kpelle de la localité. « C’est une grande responsabilité » insiste-t-il comme pour chercher mon approbation. Parce qu’il sait pertinemment qu’il est l’heure de raccrocher, de prendre sa retraite loin de la gadoue politique. Mais Papa a l’inaction en horreur.

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Josette
Economiste de formation, passionnée de communication. Mon souhait le plus ardent: un monde sans exclusion, sans discrimination, sans inégalités et sans pauvreté. Mes écrits servent d'échos à mes pensées les plus farfelues. Bienvenue dans ma forteresse!
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